Page 208 - La Bourgogne de Lamartine
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conservatrice (celle où les « lamartiniens » étaient accompagnés de « républicains du lendemain » à l’exclusion des radicaux), l’a emporté ici avec 58,4 % des voix. Lamartine avait pourtant souhaité publiquement l’élection de Ledru-Rollin à ses côtés dans son département. Mais la plupart des hommes influents qui sous la monarchie de Juillet formaient son « parti » ont repoussé cette alliance compromettante, pratiqué la rétention de l’information (Charles Rolland, maire de Mâcon, a retardé au maximum la communication au commissaire général Saint-Estienne Cavaignac de la lettre où Lamartine faisait connaître ses intentions), et répandu oralement le bruit que Lamartine aurait eu « la main forcée par Ledru-Rollin1 ».
Globalement toutefois, il n’apparaît pas que ces pressions et ces manœuvres relativement localisées, aient été de nature à fausser le résultat des élections. Par exemple, l’activisme des démocrates n’a pas empêché les cantons de Tournus et d’Autun de donner la majorité aux anciens monarchistes, et les manœuvres du « parti Lamartine » n’ont pu éviter l’affirmation en Mâconnais d’une substantielle minorité radicale. Dès avril 1848, les deux départements voisins ont manifesté des options divergentes et destinées à se perpétuer en 1849 et même à réapparaître à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Tandis que la Saône-et-Loire associe aux modérés « lamartiniens » cinq démocrates qui obtiennent en moyenne 59,4 % des voix (contre 37,8 % aux « hommes du lendemain » non élus), la Côte-d’Or donne un très net avantage aux « modérés » (61,5 % et huit élus) sur les démocrates (36,6 % et deux élus seulement) : le premier département va devenir « rouge » tandis que le second restera « bleu ».
Aux yeux des « hommes d’ordre » de Saône-et-Loire, de saines populations campagnardes ont été perverties par les agitateurs et les démagogues des villes et des bourgs : il conviendrait de surveiller la presse, de fermer les clubs et d’abandonner le vote au chef-lieu de canton.Vision simplificatrice qui fait l’impasse sur le choix quasi unanime des candidats radicaux par un électorat purement rural dans certaines régions. La compréhension de ce phénomène relève d’une explication en profondeur qui n’a pas sa place ici2. On peut affirmer en revanche que le suffrage universel direct, lors de cette première épreuve, a fonctionné en Bourgogne de façon relativement satisfaisante : la liberté des candidatures, celle de la propagande, qu’il s’agisse de la presse ou des réunions, ont été à peu près totales ; l’intervention du pouvoir est restée mesurée, et à coup sûr beaucoup moins efficace que sous le régime censitaire ; si des tentatives de pression ou d’intimidation ont eu lieu çà et là et ont pu limiter l’autonomie de certains citoyens, elles n’ont été ni assez générales, ni assez puissantes pour modifier profondément l’expression des tempéraments politiques régionaux en gestation. De ce point de vue, le second Empire, fondé sur l’adhésion massive des ruraux de toutes tendances séduits par le mythe bonapartiste, marginalisant les oppositions par la répression et la candidature officielle, mais habituant les électeurs à la pratique courante du suffrage universel, ouvre une parenthèse originale, après laquelle les orientations esquissées sous la deuxième République tendront le plus souvent à se confirmer.
1. Ibid., p. 107.
2. Ibid., p. 102-108 et 109-113.
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