Page 206 - La Bourgogne de Lamartine
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« lamartinienne », à la fois modérée et sagement réformatrice. Mais tous doivent admettre que c’est le peuple qui, par son vote, va décider de l’avenir. Il faut donc l’encadrer, le persuader, le guider à travers la multiplicité des candidatures que favorise l’inexistence d’organisations structurées. Telle est d’abord la fonction des journaux : à ceux qui existaient avant la révolution et représentaient les principaux courants de l’opinion viennent se joindre, à Dijon, quelques feuilles nouvelles. Toutefois les tirages restent limités et un grand nombre d’électeurs, en Saône-et-Loire surtout, sont analphabètes. On voit donc se multiplier les clubs, lieux de propagande orale, mais ils ne naissent guère que dans les villes et les bourgs, de même que les comités électoraux chargés de proposer des candidats entre lesquels choisiront ensuite, tant bien que mal, des congrès départementaux.
En fin de compte, ce sont les méthodes éprouvées du « patronage » qui permettront de mobiliser le plus efficacement les citoyens. Patronage traditionnel des notables locaux, socialement conservateurs, mais politiquement divisés, et aussi du clergé (cependant la population, même pratiquante, n’est pas toujours disposée en Bourgogne à suivre ses directives). Patronage « démocratique » de la petite bourgeoisie républicaine recevant l’impulsion des commissaires et sous-commissaires du Gouvernement provisoire, assistés par les maires et les fonctionnaires républicains qu’ils ont pu mettre en place depuis le début de mars : James Demontry en Côte-d’Or, Charles Mathey, puis Saint-Estienne Cavaignac (commissaire général envoyé par Ledru-Rollin) en Saône-et- Loire, Émiland Menand dans l’arrondissement de Chalon-sur-Saône ont ainsi joué un rôle de premier plan. C’est à eux que bien souvent les militants locaux demandaient des consignes.
Le 23 avril, malgré l’éloignement fréquent du chef-lieu de canton où se trouve le bureau de vote, l’affluence aux urnes est, comme dans presque toute la France, extraordinaire. Légèrement supérieur à la moyenne nationale (84 %), le taux de participation est comparable aux plus élevés du XXe siècle : 85,3 % en Côte-d’Or, 85,8 % en Saône-et-Loire, avec des records dépassant 90 % dans treize cantons (dont cinq en Chalonnais). Ce comportement paraît impliquer que la masse de la population, guidée bien sûr par les notables et les militants, a pris conscience de l’importance décisive du scrutin, et accepté l’idée que la voie électorale permettrait de résoudre les problèmes qui se posaient à elle.
S’agit-il d’élections libres ? La question mérite d’autant plus d’être posée que le vote est alors un acte collectif, en milieu rural surtout. Les électeurs d’une même commune marchent en cortège, souvent pendant plusieurs heures, vers le chef-lieu de canton où il leur faut attendre, parfois longuement, au milieu de la foule ou dans les cabarets, le moment de déposer dans l’urne leur bulletin imprimé s’ils en ont un, d’écrire ou de faire écrire, dans le cas contraire, leur bulletin manuscrit, qui doit compter dix noms en Côte-d’Or et quatorze en Saône-et-Loire. Dans ces conditions, le secret du vote n’est pas vraiment assuré, et bien des pressions peuvent s’exercer.
Certes, aucune comparaison n’est possible avec le système de la candidature officielle qui sera celui du second Empire. S’il est vrai que les deux commissaires James Demontry et Charles Mathey et plusieurs sous-commissaires sont eux-mêmes
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